Sortir de la cave

Toute seule, comme une grande, j’ai tourné la poignée de la porte, j’ai ouvert les yeux sur ton désastre, celui de ton cœur, de ton corps, de mon amour, perdu…

Il y avait du noir et de la moquette, des serviettes partout, de quoi essuyer, laver, et moi, au milieu, seule, comme une grande… paraît-il…

Alors oui, j’ai tourné la poignée de la porte, j’ai vu ton noir, ton désespoir, et toi tu l’as nié, bien caché, au fond du placard… voilà tout… rien de plus…

Que veux-tu que je te dise de plus… il a suffit de cela, rien de plus, pour faire peur à un enfant, pour lui faire croire qu’il peut tout voir, sans savoir, que tout peut arriver, sans savoir, même l’effondrement d’un roi, même la turbulence d’une reine, tout peut arriver, sans jamais rien savoir…

Mais… oui, j’ai tourné la poignée de la porte, celle de mon cœur dévasté, antenne multi radar, ouverte sur l’infini, de toutes les croisades, de toutes les histoires, captant l’infini, du fond de tes yeux… perdu au cœur de la tourmente, comme une grande, toute seule…

Nous lui dirons plus tard, quand le noir de ses pupilles sera si grand qu’elle ne saura plus voir… nous lui raconterons alors les mausolées, les lieux privés, toutes ces choses que l’on cache, pendant que le temps passe…

Elle allumera sa première cigarette, abusant de son propre corps, comme nous avons abusé de son âme, nous lui dirons plus tard…

Et moi, je suis devant la porte ouverte, toute seule, comme une grande, le trou noir, au dessus de l’escalier m’appelle, m’incite à tomber, dans les bras qui m’attendent en bas, ceux de l’araignée, me liant à tous les fils emmêlés de mon destin.

Accrochée dans sa toile, elle pourra me garder, au fond de sa cale, pendant que des voix résonneront d’en haut, croyant me parler à moi, s’adressant en réalité, à un lointain écho de moi, moi, perdue au fond de la cave, emmêlée dans les fils de la toile de la grande araignée…

Un jour, mes ongles seront assez longs, mes dents assez pointues, pour que je coupe ces fils de la toile, et je sortirai de la cave, ne sachant plus trop qui je suis, les ongles pointus, les dents acérées, utiles pour défaire les toiles…

Un homme m’approchera, et je le grifferai de toutes mes forces, pour me sortir de ses bras, comme l’on se sort d’une toile, je le mordrai, de toutes mes forces, pour le faire disparaître, comme l’on fait sous le corps lourd de l’araignée. Tu te débattras, nous nous battrons, et nous battrons retraite, toi hurlant à la sorcière et moi hurlant au monstre voulant m’enfermer… chacun sa toile bel ami, chacun sa toile…

Mais l’un d’eux enlèvera mon chapeau de sorcière, découvrira ma chevelure d’or, souple, fragile et docile, je tremblerai, faisant bouger les boucles d’un mouvement gracile, qui le rendra amoureux…

L’un d’eux arrachera mes griffes, à genoux devant moi, pleurant de me faire mal, et je l’inonderai de mon sang, de mes mains blanches retrouvées.

L’un d’eux m’embrassera, me regardant dans les yeux, mes dents en tomberont, et je tomberai inerte, d’un sommeil profond… profond… profond… me réveillant un jour, reine de mon destin et de mon royaume…

J’ouvrirai les yeux, mon prince près de moi, cuisinera un drôle de ragout… en tenue de sa peur… me serais-je trompée de songe ? J’enfilerai un jean, je poserai mon mug sur la table de la cuisine, et je rirai, d’un rire sans fin, celui d’une femme qui ne prend pas sa vie pour un conte, celui d’une femme qui y joue, complètement… totalement… Eperdument… de toi… 

Julie Eglantine