Retour à la terre

Je m’endors à nouveau et me réveille, cette fois, au sein d’un étrange couffin. La terre semble avoir creusé, sous mon corps, un landau, un doux creux chaleureux, au coeur duquel, je me suis laissée bercer, toute la nuit durant.

Je me relève difficilement, mon corps est lourd, très lourd, et ma tête me tourne. Chacun de mes mouvements me fait effort, je ne sais pas comment je vais pouvoir vivre cette journée ensoleillée, alors que, rien qu’à l’idée de me mettre debout je sue de fatigue.

Mon amant me regarde, surpris, m’incite à la danse de la journée. Je n’ai même pas la force de lui répondre, mes mâchoires me semblent si lourdes, et j’ai honte, à l’instant, de ma fatigue, ma mollesse, ma douleur, tout ce qui m’empêche d’agir, de vivre, de me mouvoir en ce monde.

Je retombe sur le sol, épuisée, harassée, et plonge mon regard dans le ciel, dans l’espoir d’y trouver un peu de légèreté. En me laissant aller, je me sens m’enfoncer, tomber davantage, dans la lourdeur de la terre. Le sable boueux crée un étau qui me cloue au sol.

Quasi incapable de bouger, je demeure inanimée, au coeur de la vie qui éclate et se déroule autour de moi. Une mouette chante dans le ciel, des enfants jouent à s’éclabousser, des amoureux marchent le long du rivage, avec une grâce et une aisance, une fluidité du mouvement qui me semble impossible à atteindre, totalement inaccessible pour moi.

Plus j’ai honte de ce que je ressens, plus la terre m’appelle, me berçant, me cajolant, et m’enfermant davantage encore, dans l’étau de l’immobilité.

Je me laisse aller totalement, je n’ai plus le choix en réalité. Je plonge les yeux dans le ciel, sens la terre sous mon corps, et m’abandonne, consciente, à ce que je ressens ; une lourdeur immense, effrayante, et surpuissante, qui m’appelle comme une mère appelle son enfant.

Je bascule en arrière et suis comme happée au centre de la terre. Je me sens soudain incroyablement bien, bercée par une chaleur soutenante, douce, qui s’adapte au millième de degré près à ce qui est nécessaire à mon corps.

L’eau de la terre semble me nourrir à son tour, et réhydrater mon corps, assoiffé par tant de luttes intérieures. J’ai l’impression que ma peau se restaure, retrouve sa souplesse, après tant de conflits vécus et exprimés.

Je m’endors à moitié, dans une transe consciente, savourant la félicité du moment. C’est là que je me restaure véritablement. La terre me livre alors tous ses secrets. Elle me glisse, au creux de l’oreille, son amour pour moi, son désir de prendre soin de moi, son envie de me voir grandir, croitre, évoluer, me mouvoir.

Elle m’indique aussi la voie à suivre, en m’enduisant de boue, de la tête aux pieds. Elle me rassure, je serai là, toujours, près de toi, n’ait crainte de me perdre, et porte cette boue en preuve de notre alliance éternelle.

Je lui explique que ce n’est pas un usage social répandu dans ma culture, de se parer de boue. Elle rie de ma boutade, et me signifie, d’une caresse voluptueuse, que la boue est toutes les traces des contacts que j’aurais avec mes prochains, que l’amour, maternel, amoureux, amical, quand il s’exprime par le toucher, une embrassade ou même un regard, est une offrande à la terre, une certitude que je fais partie de cette terre et qu’il n’y a rien à craindre en ce monde.

Elle me montre à quel point mon mouvement a changé, cette nouvelle lenteur, qui te caractérise, est le pacte de notre alliance éternelle, laisse-la exprimer la puissance de notre lien, je t’aime. Je m’endors sur ces mots, apaisée, et je me réveille fraiche, neuve, restaurée, éternelle à nouveau, prête à vivre une nouvelle journée…

Extrait de “Le secret de l’amour” Conte initiatique, écrit en décembre 2018